J’aurais aussi pu appeler cet article Rendez moi mon bisphénol A. Hasard ou coïncidence, des articles de presse sur ce sujet sont parus juste quelques jours après mes questionnements sur les décisions à prendre pour notre santé et notre Planète. Et franchement, ce qui va suivre ne me rassure pas vraiment quant à la capacité des autorités et autres organismes de régulations, tout comme des industriels ou entreprises, de prendre des décisions éclairées.

Mais d’abord, c’est quoi le bisphénol A ? La définition de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) est la suivante :

Le bisphénol A (BPA) est une substance chimique de synthèse principalement utilisée depuis de très nombreuses années dans la production de polycarbonates et comme intermédiaire de synthèse des résines époxydes, mais aussi dans la production d’autres polymères, etc. L’Anses a identifié, en France, près d’une soixantaine de secteurs d’activité potentiellement utilisateurs de cette substance. L’Agence, sur la base de  ses travaux portant sur l’étude des usages et l’expertise des effets sanitaires du BPA a recommandé dès septembre 2011, une réduction des expositions de la population, notamment par sa substitution dans les matériaux au contact des denrées alimentaires. Ces recommandations ont été confirmées par l’expertise de l’Agence publiée en 2013. Depuis le 1er janvier 2015, l’usage du BPA est proscrit dans la composition des contenants alimentaires (biberons, bouteilles, conserves, etc.). Par ailleurs, depuis 2012, l’Anses a instruit plusieurs dossiers portant sur le BPA dans le cadre du règlement REACh et CLP auprès de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA). ” 

Un bisphénol peut en cacher un autre

Qu’est ce qu’on reproche au bisphénol A ? en gros, d’être perturbateur endocrinien. Sur la base de ce constat, il a été (et c’est logique) interdit dans les biberons et les vaisselles pour bébé notamment dès 2010, puis dans les contenants alimentaires dès 2015.

  • Mes filles sont nées en 2010, et croyant bien faire pour leur santé, j’ai bien évidemment pris soin d’acheter des biberons, tétines, ou autres vaisselles SANS BPA. Mais ai-je réellement bien fait ?

Car 9 ans plus tard, je me demande sérieusement si j’ai pas fait une connerie. J’en arrive même à me demander si je n’aurais pas dû faire des études d’ingénieurs option plastique, monter et financer mon propre labo d’analyses indépendantes, et que sais je encore, avant de faire des enfants.

Bisphenol A, Bisphenol S : un bisphenol peut en cacher un autre, et ce n'est pas forcément une bonne nouvelle

Par ce que le bisphenol A, qui a donc été retiré de tous les produits cités plus haut, a été remplacé. Par quoi ? par un autre bisphénol, qui s’appelle le Bisphenol S (de son petit nom le BPS).

Or, une étude française (voir référence en fin d’article) semble démontrer qu’à doses absorbées égales, le bisphénol S présente des concentrations sanguines 250 fois plus élevées que le vilain bisphenol A. Pas 2,5 fois plus élevées, ni même 25 fois plus elevées. Non, 250 fois plus élevées.

Mais ce n’est pas tout. Dans cette étude, l’équipe française a réalisée une étude de toxicologie chez des animaux pour étudier le devenir du BPS et du BPA dans l’organisme. Quand elles sont ingérées, ces deux substances, le BPA et le BPS, passent dans notre organisme et sont plus ou moins métabolisées. Et c’est là que ça devient préoccupant.

Lorsqu’il est ingéré, environ 77% de la dose de BPA ingérée est métabolisée (on va schématisée en disant qu’elle est détruite pour être éliminée de l’organisme) par le foie et l’intestin, et au final, la partie qui reste biodisponible est de l’ordre de 0,50%.

Bisphénol S : et s’il était pire que le bisphénol A ?

Le BPS, lui est presque totalement absorbée par l’intestin, et au 2ème passage, n’a qu’une métabolisation hépatique, où il est métabolisé à 41% seulement. Ce qui fait que la biodisponibilité du BPS, d’après cette étude, est d’environ 57 % !! 57% du BPS ingéré reste donc dans notre organisme.

Dans la littérature, diverses études in vivo et in vitro laissent penser que le BPS est autant perturbateur endocrinien que le BPA, mais surtout, qu’il se lierait plus facilement aux récepteurs des estrogènes (des hormones donc). Sans parler du fait qu’il n’est pas éliminé par l’organisme (cf ce que montre l’étude française), car retrouvé à des doses très élevées soit dans les urines soit dans les cheveux

Ce que cette étude démontre surtout, et c’est ce que je trouve le plus grave, c’est que sur le fond, il me semble inacceptable de remplacer une substance connue pour avoir un impact négatif (quel qu’il soit, perturbateur endocrien, toxicité, cancérogène, etc), par une autre sans avoir au préalable étudier de manière aussi approfondie la substance destinée à la remplacer.

Ici, le BPA a été remplacé par le BPS sans même savoir comment le BPS allait se comporter dans notre organisme.

Ce qui m’interroge moi aussi bien évidemment sur beaucoup de substitution qui sont opérées dans divers secteurs : alimentaires, médicaux, environnementaux etc.

Dans le cas présent, je considère que les autorités sont responsables puisqu’elles sont à l’origine des lois, réglementations et directives qui obligent à ces substitutions. Mais elles ne vérifient pas en amont les produits qui remplaceront. Et ce n’est pas faute d’avoir été alertées très rapidement, comme dans cet article qui date de 2016 et qui pointe déjà les défaillances dans ce domaine. Dès 2017, l’ANSES a pourtant attiré l’attention sur les remplaçants du BPA, dont le BPS, mais pas seulement : bisphénols B, M et le bisphénol A diglycidyléther (BADGE). Déjà, elle alerte sur le fait que “En effet, l’activité oestrogénique qui est commune à cette famille de composés pourrait s’avérer néfaste pour le consommateur.” Or, on les retrouve dans les contenants alimentaires, les tickets de caisses etc. Et le BPS est le plus répandu en remplacement du BPA.

En conclusion, je me pose la question suivante : en tant que Maman, ai-je vraiement bien fait d’acheter des biberons et contenants SANS Bisphenol A, sachant que ces objets contenaient en réalité du BISPHENOL S qui semble plus problématique ?

En d’autres termes, la mention “sans BPA” sur les produits que nous achetons est un leurre et pas un gage de sécurité sanitaire. Il faut que nous prenions le temps d’aller vérifier quel bisphénol a été utilisé à la place, et si c’est le S, M, ou le BADGE, ne surtout pas acheter ces produits.

On devra vraiment toujours avoir une loupe pour décrypter les étiquettes, dans les cas où on ne peut pas choisir le verre ou l’inox.

Références bibio

L’étude française de l’équipe de Toulouse : Oral Systemic Bioavailability of Bisphenol A and Bisphenol S in Pigs.

Véronique Gayrard , Marlène Z. Lacroix , Flore C. Grandin , Séverine H. Collet , Hanna Mila , Catherine Viguié , Clémence A. Gély , Blandine Rabozzi , Michèle Bouchard , Roger Léandri , Pierre-Louis Toutain , and Nicole Picard-Hagen

Environmental Health Perspectives, Vol. 127, No. 7, Published:17 July 2019CID: 077005

https://doi.org/10.1289/EHP4599